Grayson Perry, un artiste doux-dingue so british

Prenez un artiste et donnez-lui plusieurs outils pour s’exprimer et vous obtiendrez un univers coloré et kitsch, mêlant vie publique et intimité, pour une relecture flamboyante et caustique de la société anglaise. Grayson Perry ne recule jamais devant l’opportunité de fouiller dans sa propre existence, comme dans celles de ses compatriotes. Il délivre des messages politiques ou humanistes, avec un goût pour la provocation, amadoué par une singularité touchante et fantaisiste.

Être ou paraître, là est la question

Ne vous fiez pas aux apparences, Grayson Perry est père de famille et marié à la même femme, psychothérapeute, depuis trente ans. Enseignant au Central St Martins College of Art and Design, à Londres, il se joue des codes de la société anglaise pour créer une œuvre à la fois pop et grinçante.

L’artiste de cinquante-neuf ans s’est construit deux alter egos : Claire et Alan Measles.

Claire : une féminité positive et salvatrice

Enfant, l’artiste aimait emprunter des robes à sa sœur pour oublier, sans doute, la rudesse d’un beau-père issu de la classe moyenne industrielle et dont il se sentait profondément éloigné. Il s’est constitué une garde-robe excentrique et haute en couleur qu’il arbore avec fierté lorsqu’il part à la rencontre de ses concitoyens. Avec ses tenues splendides et colorées, qu’il fabrique lui-même ou confectionnées par ses étudiants, il espère faire bouger les mentalités quant à la notion de masculinité. Les joues fardées, il véhicule des idées modernes dans une société qu’il trouve encore trop encombrée par les traditions, la religion et le contexte politique. Burlesque et grinçant, il aime bousculer les idées reçues concernant la sexualité et la question du genre, tout en faisant valoir l’excentricité anglaise.

Avec Alan Measles, la figure paternelle est repensée

Exit la masculinité virile et passionnée de chasse et de guerre. En élevant son ours en peluche au rang d’emblème d’une masculinité plus tendre, il prône le respect de la femme et le droit à l’homme de se sentir fragile. En lui confiant ses doutes et ses peurs, il a fait de son ours, baptisé rougeole en français, un porte-parole de la gent masculine pour faire tomber les stéréotypes.

Sur sa moto bariolée, il a fait, en 2010 un périple à travers l’Europe avec son ours confortablement installé dans un coffre-sanctuaire, qui ne manque pas de rappeler la papamobile. À chaque étape, il adressait un petit discours aux habitants de petits villages, délivrant un message de paix et de bienveillance aux spectateurs amusés.

Les arts décoratifs, ces lointains voisins de l’art contemporain

Lorsque Grayson Perry commence à travailler la céramique dans les années 1980, il va à l’encontre de toutes les tendances de l’art contemporain. Les arts décoratifs sont totalement dévalués, mais il y voit une manière d’interroger la tradition et la modernité, pour mieux explorer la société anglaise.

La céramique de ses aïeuls remise au goût british

Ce sont ses œuvres en céramique qui l’ont fait connaître par le grand public et lui ont valu de recevoir le Turner Prize en 2003, habillé en petite fille avec une barrette dans les cheveux. Il y raconte des scènes de sexualité ou de la petite enfance, sans entrer dans le porno ou le mauvais goût dont il aime tester les limites. Il ne se prive pas pour copier des vases antiques et les décorer pour déceler avec humour les contradictions de la politique dans son pays. Il les couvre de dessins au sgraffite, de textes manuscrits, de transferts photographiques pour donner une lecture à la fois corrosive et bariolée de l’Angleterre contemporaine.

Les tapisseries de ses ancêtres comme support d’actualité

C’est encore la volonté de pratiquer un artisanat traditionnellement réservé aux femmes qui a conduit Grayson Perry à créer des tapisseries grandioses et éloquentes. Il se positionne plus en anthropologue qu’en artiste dans sa démarche créatrice. Il retranscrit la survivance des classes sociales ou encore le poids de la religion dictant encore bien des principes à ses contemporains. Sa volonté de rester un artiste populaire l’éloigne naturellement d’un art avant-gardiste pour donner à voir des immenses tapisseries à l’humour et au message sans filtre sur la société anglaise. Il accorde une grande place à ce qui a fait la fierté du Royaume-Uni et qui s’effrite avec des valeurs essentielles perdues dans un paysage industriel dévasté.

Un éloge de la beauté kitsch sur fond d’effondrement de la politique sociale

L’artiste n’est pas seulement une icône de l’art contemporain, il est aussi un formidable showman qui aimerait faire du stand-up. Animateur de télévision et de radio, il déploie son humour acide et corrosif pour traiter de sujets d’actualité parfois encombrants.

Des techniques mineures pour interroger la modernité

Selon lui, l’identité est le résultat de la pensée des autres : autrement dit, « si je prétends être un artiste et que personne n’est d’accord, alors, je ne suis pas un artiste ». Il aime aussi questionner ses contemporains pour comprendre l’évolution de la société anglaise. En comparant les goûts des pro et des anti-Brexit, il s’est amusé à élaborer des listes de leurs personnages préférés. Il en a façonné deux vases qui au final se ressemblent beaucoup, sauf sur la personnalité représentant leurs valeurs : Obama pour les uns et Churchill pour les autres. Mais, rassurons-nous, ils aiment tous David Bowie.

Sur les multiples supports qui composent son œuvre, il est en perpétuel questionnement sur l’état dans lequel se trouve son pays et son évolution à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui.

Communiquer ses opinions sur la vie sociale et politique

Grayson Perry est né dans l’Essex et il est issu d’un milieu ouvrier. Dès l’âge de 19 ans, il quitte sa famille avec son ours en peluche sous le bras et rejoint l’école d’art de Portsmouth. Il y fera des rencontres, notamment avec des transgenres qui vont changer sa vie. Il ne cessera ensuit d’ironiser sur les classes sociales, profondément ancrées dans la vie quotidienne des Britanniques. Ses héros traversent toutes ces structures sociales et leurs univers esthétiques pour finalement se retrouver au bord du gouffre pour certains, dans une voie sans issue pour les autres. Ce serait ennuyeux et cynique si toutes ces histoires n’étaient pas empreintes d’une poésie et d’un esthétisme sans limite.

Celui qui se met en scène avec beaucoup d’aisance et de prestance ne cache pas pour autant qu’il a comme tout Britannique qui se respecte une part secrète qu’il ne dévoile pas. Cynique ou déconnant, il offre un univers rempli d’émotions et dont la légèreté n’est qu’apparente. La rencontre avec le monde imaginaire de Grayson Perry est un moment de questionnement aussi bienfaiteur que délicieux.